Préambule

Deux hommes ont probablement jeté, à des périodes différentes de notre histoire, dans des aires géographiques très éloignées, les bases d’une des formes d’agriculture de demain.

Si les humains étaient sages, s’ils n’étaient pas aussi corrompus par la monnaie, aussi avides de pouvoir, cette agriculture prédominerait sur Terre. Dès lors, les mots ‘malnutrition’, ‘famine’, ‘carences’ disparaîtraient de notre vocabulaire.

Comme nous ne verrons par la suite, les freins au développement d’une telle forme d’agriculture relèvent plus de la politique que de l’éthique : en effet ce mode de production agricole et la philosophie qui le sous-tends, représentent un danger pour l’économie de marché, puisqu’il est basé sur le principe d’échanges à court terme, de réciprocité et d’entraide. Alors que les multinationales de l’industrie agro-alimentaire cherchent à réduire les peuples en esclavage, le jardinage naturel libère chaque homme, chaque femme, de toute contrainte mercantile où qu’il ou elle se trouve de par le vaste monde.

Rudolf Steiner

A début du siècle dernier, Rudolph Steiner (né en Croatie en 1861, mort près de Bâle en 1925), connu alors pour être le fondateur de la Société Antroposophique, imagine, à l’occasion d’une série de conférences intitulées : « Cours aux agriculteurs« , ce que peuvent être les différents mécanismes cosmiques qui régissent la nature.
Il invente par la suite un certain nombre de pratiques, qui permettent à l’agriculteur de mettre son domaine en harmonie avec le cosmos, de nourir la terre, et d’éviter aux plantes maladies et parasites inutiles.

Masanobu Fukuoka

Plus proche de nous dans le temps, Masanobu Fukuoka (né le 2 février 1913 et mort le 16 août 2008 ) a vécu au Japon, où il était considéré comme un patrimoine vivant. Il a mis au point une méthode qu’il a présenté dans son livre « La révolution d’un seul brin de paille« . Il prônait, entre autres, le « non-travail du sol », mais sa manière de cultiver est plus une philosophie qu’il faut envisage de manière globale, comprendre la ferme dans son environnement, et la cultiver de façon systémique.
Certains ont imaginé, d’après ces révélations, ce qu’ils appellent la « Permaculture », un façon de cultiver la terre qui est devenue très à la mode, mais qui, bien trop souvent, se réduit à des recettes techniques qui ne sont qu’une infime partie des enseignement de Masanobu Fukuoka, et qui, sans leur fondement spirituel sont totalement dénuées de sens et de réelle efficacité.

En effet, si l’on y regarde de plus près, et si l’on cherche à comprendre le sens réel de ces deux enseignements, ces méthodes d’agriculture ne sont pas uniquement des techniques de travail, mais également de véritables philosophies, imaginées par deux hommes qui avant tout étaient des techniciens érudits.

Certains rétorqueront que c’est en rien étonnant avec Rudolph Steiner qui était un mystique. Masanobu Fukuoka a longtemps été considéré comme un loufoque et un fainéant, avant que, après trente ans, on s’intéresse à sa vison des choses. Mais ces philosophies n’ont rien de théologique. Il s’agit plutôt d’une connaissance tellement fine de la nature, d’une communion si intime avec elle, qu’il devient alors possible de retrouver les automatismes que nous croyions être ceux des hommes sages. Dans leur recherche, le moine, le lama, ont fait un chemin parallèle ; le jardinier en quête de sa vérité découvrira un jour la lumière et une sorte d’extase, à la manière de ces religieux. Non qu’il se soit rapproché d’un quelconque « Dieu » (à supposer qu’il en existe seulement un), mais parce qu’il aura pris conscience de lui-même et de la place qu’il tient dans l’Univers.

Il est donc préférable de parler de philosophie, plutôt que de technique. Les pratiques utilisées ne fonctionneraient pas si l’esprit n’y était pas. En revanche, si l’esprit y est, le besoin de recourir à ces pratiques devient de moins en moins important.

Dans les temps anciens, beaucoup de ces savoirs étaient appliqués, aussi bien dans l’antiquité gréco-romaine que chez les peuples indiens ou sud américains. Les religions et l’Inquisition sont passés par là, on a brulé les sorciers, on a massacré les indigènes, et on a volontairement fait disparaître ces savoir antiques au nom du progrès de l’humanité.
Puis, au cours des siècles, la majeure partie de ces connaissances s’est perdue, car il s’agissait d’influences discrètes et subtiles.

La règle, dans cette façon de cultiver, est de ne pas vouloir domestiquer la nature, mais de composer avec elle. De ne pas chercher à produire (une richesse), mais de vouloir nourrir.
De recherche en tout l’équilibre, en veillant à ne pas intervenir maladroitement sur un système, qu risque de compromettre tout l’ensemble. Il convient, pour chaque geste, de comprendre quelles peuvent en être les conséquences. Il est important, chaque fois que l’on modifie l’état d’un milieu naturel, de réfléchir à ce qui peut en découler par la suite.

L’objectif de cette façon de cultiver la terre n’est pas de produire des légumes dits « biologiques », sans pesticides : il s’agit d’obtenir des aliments sains, équilibrés (non carencés) et riches énergétiquement.

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Masanobu Fukuoka

Masanobu Fukuoka est une des rares personnes à avoir consacré plus de cinquante années de sa vie à l’agriculture, considérée comme une voie d’accomplissement spirituel.

Célébré comme « Lao Tseu des temps modernes » pas ses compatriotes, pour sa sagesse paradoxale, il retourne aux sources mêmes des traditions agricoles, tout en étant à l’avant garde de la civilisation industrielle.

Masanobu Fukuoka

Il renverse les idées préconçues et les réductions rationalistes du monde, pour nous faire découvrir les racines d’un mode de vie saine et authentique, nous fournissant les preuves que de la vérité qu’il avance, par sa pratique de l’agriculture.

Fukuoka à appris à ne pas demander l’impossible à la nature, et il obtient, en retour des rendements incroyablement élevés. Au lieu de s’efforcer d’en faire toujours un peu plus, il recherche le moyen d’en faire moins, de mettre fin aux travaux inutiles, et, cependant, sa terre s’enrichit d’année en année.

Il nous offre l’image stimulante d’une terre convenablement gérée, pierre angulaire d’une société de suffisance, de permanence, et permettant l’auto-régénération.

Microbiologiste de formation et spécialiste en phytopathologie, il travaille au Bureau des Douanes de Yokohama, à la Division de l’Inspection des Plantes. Rapidement, il commence à douter des progrès apportés par l’agriculture scientifique (dépendante du travail de la terre, des engrais et des pesticides chimiques), et démissionne alors de son poste. Il décide de retourner sur la ferme de son père, sur l’île de Shikoku. Dès lors, il consacre sa vie à développer une agriculture plus conforme à ses convictions, qu’il qualifiera d’agriculture naturelle. Ses recherches, inspirées de ses racines culturelles zen, taoïste, shinto, bouddhiste, vont dans le sens d’une unification spirituelle entre l’Homme et la Nature. À partir des années 1980, ses expériences rencontrent progressivement une reconnaissance mondiale, et il multiplie les conférences et les rencontres internationales. Sa ferme devient un lieu d’échange sur ses pratiques pour les experts et les curieux venus du monde entier.

Révolution d'un seul brin de paille

Il écrit le livre La Révolution d’un seul brin de paille, publié en 1975 au Japon, qui raconte et théorise son expérience en agriculture naturelle.

« …répandre de la paille… est le fondement de ma méthode pour faire pousser le riz et les céréales d’hiver. C’est en relation avec tout, avec la fertilité, la germination, les mauvaises herbes, la protection contre les moineaux, l’irrigation. Concrètement et théoriquement, l’utilisation de la paille en agriculture est un point crucial. Il me semble que c’est quelque chose que je ne peux faire comprendre aux gens. »

« Faire pousser des arbres sans élagage, sans fertilisant ni pulvérisations chimiques n’est possible que dans un environnement naturel. »

« Comme la nourriture naturelle peut être produite avec le minimum de coût et d’effort, j’en déduis qu’elle devrait être vendue meilleur marché. »

En laissant faire la nature, et en limitant au maximum les interventions humaines nécessaires, il réalise que le rendement de sa production de riz est meilleur qu’en agriculture classique. Même sans apport extérieur, sa méthode d’agriculture a pour principal effet d’enrichir le sol plutôt que de l’épuiser.

Selon lui, l’esprit de discrimination, qui frappe l’ensemble de nos sociétés, a touché aussi l’agriculture productiviste moderne, et en explique les dérives. L’esprit de non-discrimination permet à l’homme attaché à la nature de la percevoir comme un tout non différentiable. Le Sūtra du Cœur, qu’il cite, essence du bouddhisme mahayana, résume l’esprit et la pratique de cet ancien chercheur en pathologies des plantes. Sa référence à Dieu sera plus marquée dans son dernier livre. Son premier ouvrage offre un éclairage simple et clair sur l’évolution de l’agriculture japonaise et mondiale.

En 1988 il a reçu le prix Ramon Magsaysay pour ses travaux et services rendus à l’humanité.

Beaucoup de travail a été fait pour adapter la méthode Fukuoka aux conditions de l’agriculture européenne, entre autres les recherches des français Marc Bonfils et Claude Bourguignon, du travail de Emilia Hazelip, qui au cours de nombreux stages en France, en Espagne, et aux États-Unis, ont repris les fondamentaux du travail de Fukuoka.

Le non-travail du sol en pratique

Le cultivateur soucieux de conserver toute la richesse de son sol prendra soin de ne pas le retourner.

S’il éprouve la nécessité de remuer le sol, pour l’aérer par exemple, il devra privilégier des outils qui s’enfoncent verticalement, mais qui ne retournent pas le sol.
Pour de petites surfaces, la fourche bêche est l’outil idéal, à condition de l’utiliser correctement : on enfonce la fourche, on la pousse vers l’avant, puis vers l’arrière, et on la ressort. Plus grande est la grelinette, l’outil mis au point en Savoie par André Grelin, et toujours commercialisée par sa famille.

Grelinette d'André Grelin

C’est outil de jardinage permettant une technique rationnelle de labour manuel, sans retournement. (Les bêches ordinaires ou automatiques visent au retournement systématique de la terre, opération non seulement longue et pénible, mais parfois néfaste, en particulier au printemps.)

L’outil, aux dents biseautées très tranchantes, est enfoncé verticalement bien à fond (le lancement vigoureux suffit en terre légère).

Tirer les manches vers vous et, en reculant d’un pas, basculez à droite et à gauche, pour diviser la motte sur place. Inutile de se baisser pour soulever péniblement la terre, comme avec la bêche.

Pour de plus vastes superficies, les outils tirés par un tracteur devront être des outils de griffage (cultivateur) ou la sous-soleuse, dans le cas de sols asphyxiés ou présentant, surtout en terre argileuse, une semelle de labours.

Le cultivateur naturel utilisera donc tous les autres procédés de travail du sol (griffage, binage, sarclage, etc.) lorsque cela s’avèrera strictement nécessaire.

Toutefois, le cultivateur averti des pratiques culturales respectueuses du sol, et des enseignements de Masanobu Fukuoka pour se fatiguer le moins possible gardera en tête sa « Révolution d’un seul brin de paille ».

Révolution d'un seul brin de paille

La couverture permanente du sol avec de la paille, des coupes d’herbe (de la tonte de gazon à condition qu’elle ait été séchée auparavant et mélangée à d’autre particules), des copeaux de bois ou des branches broyées remplace avantageusement un travail dur et fastidieux. Cette couverture végétale va, tout d’abord, protéger le sol des ardeurs du soleil et du vent, limitant ainsi évaporation et érosion. Le sol restera humide plus longtemps, attirant ainsi les infatigables auxiliaires naturels du cultivateur de la biomasse du sol (vers de terre et taupes sont d’excellents travailleurs du sol, infatigables et peu onéreux). Cette couverture végétale attirera aussi les macro organismes et les bactéries pour la décomposer et la transformer en humus, qui avec l’argile du sol composera le garde manger des plantes.

Entre deux culture, en hiver, le cultivateur naturel sèmera des engrais verts (moutarde blanche, phacélie, trèfle ou vesce…) qu’il fauchera régulièrement avant de les couper au collet avant la plantation.

Il déposera les éléments nutritifs à la surface du sol (afin qu’ils soient enfouis par la biomasse et par lessivage).

Agriculture avec de la paille

(Extrait des écrits et enseignements de Masanobu Fukuoka)

On pourrait considérer que répandre de la paille est plutôt sans importance alors que c’est le fondement de ma méthode pour faire pousser le riz et les céréales d’hiver. C’est en relation avec tout, avec la fertilité, la germination, les mauvaises herbes, la protection contre les moineaux, l’irrigation. Concrètement et théoriquement, l’utilisation de la paille en agriculture est un point crucial. Il me semble que c’est quelque chose que je ne peux pas faire comprendre aux gens.

Répandre la paille non-hachée

Le Centre d’Essai d’Okayama est en train d’expérimenter l’ensemencement direct du riz dans quatre vingt pour cent de ses champs expérimentaux. Quand je leur suggérai d’étendre la paille non-hachée, ils pensèrent apparemment que cela ne pouvait pas être bien, et firent les expériences après l’avoir hachée dans un hachoir mécanique. Quand j’allai voir l’essai il y a quelques années, je vis que les champs avaient été divisés en ceux utilisant la paille non-hachée, hachée et pas de paille du tout. C’est exactement ce que je fis pendant longtemps et comme la non hachée marche mieux, c’est la non-hachée que j’utilise. M. Fujii, un enseignant du Collège d’Agriculture de Yasuki dans la Préfecture de Shimane, voulait essayer l’ensemencement direct et vint visiter ma ferme. Je lui suggérai de répandre de la paille non-hachée sur son champ. Il revint l’année suivante et rapporta que l’essai avait raté. Après avoir écouté attentivement son récit, je m’aperçus qu’il avait posé la paille de manière rectiligne et ordonnée comme le mulch d’un jardin japonais. Si vous faites ainsi, les semences ne germeront pas bien du tout. Les pousses du riz auront du mal à passer au travers de la paille d’orge ou d’avoine si on la répand de façon trop ordonnée. Il vaut mieux la jeter à la ronde en passant, comme si les tiges étaient tombées naturellement.

La paille de riz fait un bon mulch aux céréales d’hiver, et la paille de céréales d’hiver est encore meilleure pour le riz. Je veux que cela soit bien compris. Il y a plusieurs maladies du riz qui infesteront la récolte si on applique de la paille de riz fraîche. Toutefois ces maladies du riz n’affecteront pas les céréales d’hiver, et si la paille de riz est étendue en automne, elle sera tout à fait décomposée quand le riz germera au printemps suivant. La paille de riz fraîche est saine pour les autres céréales, de même que la paille de sarrazin, et la paille des autres espèces de céréales peut être utilisée pour le riz et le sarrazin. En général la paille fraiche des céréales d’hiver telles que le froment, l’avoine et l’orge ne doit pas être employée comme mulch pour d’autres céréales d’hiver parce que cela pourrait provoquer des dégâts par maladie .

La totalité de la paille et de la balle restant après avoir battu doit retourner sur le champ.

La paille enrichit la terre. 

Éparpiller la paille maintient la structure du sol et enrichit la terre au point que le fertilisant préparé devient inutile. Ceci est lié bien entendu à la non-culture. Mes champs sont peut-être les seuls au Japon à ne pas avoir été labourés depuis plus de vingt ans, et la qualité du sol s’améliore à chaque saison. J’estime que la couche supérieure riche en humus, s’est enrichie sur une profondeur de plus de douze centimètres durant ces années. Ce résultat est en grande partie dû au fait de retourner au sol tout ce qui a poussé dans le champ sauf le grain.

La paille aide à tenir tête aux mauvaises herbes et aux moineaux

Idéalement, un hectare produit environ quatre tonnes de paille d’avoine. Si la totalité de la paille est étendue sur le champ, la surface sera entièrement recouverte. Même une mauvaise herbe gênante comme le chiendent, problème le plus difficile dans la méthode d’ensemencement direct sans culture, peut être maintenue sous contrôle.

Les moineaux m’ont causé de fréquents maux de tête. L’ensemencement direct ne peut pas réussir sans moyen sûr pour venir à bout des oiseaux et il y a beaucoup d’endroits où l’ensemencement direct a été lent à se répandre pour cette seule raison. Certains d’entre vous peuvent avoir le même problème avec les moineaux et vous comprendrez ce que je veux dire.  Je me souviens du temps où ces oiseaux me suivaient et dévoraient toutes les graines que j’avais semées avant même que j’aie pu finir l’autre côté du champ. J’ai essayé les épouvantails à moineaux et les filets, des boîtes de conserve cliquetant sur des ficelles, mais rien n’a vraiment bien marché. Ou s’il arrivait qu’une de ces méthodes réussît, son efficacité ne durait qu’un an ou deux.

Mon expérience a montré qu’en semant quand la récolte est encore sur pied de telle sorte que la semence soit cachée par les herbes et le trèfle et en répandant un mulch de paille de riz, d’avoine ou d’orge dès que la récolte mûre à été moissonnée, le problème des moineaux peut être résolu avec beaucoup d’efficacité.

J’ai fait quantité de fautes en expérimentant au cours des ans, j’ai fait L’expérience d’erreurs de toutes sortes. J’en connais probablement plus sur ce qui peut aller mal dans la croissance des récoltes agricoles que personne d’autre au Japon. Quand j’ai réussi pour la première fois à faire pousser du riz et des céréales d’hiver par la méthode de la non-culture, je me suis senti aussi heureux que Christophe Colomb a dû l’être quand il découvrit l’Amérique.

La permaculture, maladie infantile du jardinage naturel

La permaculture s’est imposée ces dernières années comme le concept de jardinage préféré des bourgeois bohèmes écologistes et des paresseux.

Les élèves turbulents, les fainéants, les derniers de la classe, en fait, ont laissé émerger l’idée que la nature peut subvenir seule à leurs besoins, et qu’il leur suffira de récolter ses bienfaits. Pour cela, ils se prévalent de la philosophie de Massanobu Fukuoka (dont on peut se demande s’il ont seulement ouvert un des livres). La médiacratie ordinaire, où de pseudo-journalistes, en mal d’idée, se contentent de copier des choses déjà écrites par ailleurs, a fait le reste. Les préceptes des mauvais élèves pourraient apparaître de nos jours comme l’exemple à suivre dans la pensée dominante écologiste moderne.

L’une de ces idées largement répandues semble inspirée du titre d’une de mes publications des années 1980 comme quoi, il ne faudrait plus travailler la terre. Or, Le Non-Travail du Sol était une boutade, pour marquer les esprits de l’époque qui imposaient le labour profond, et le bêchage des jardins selon la méthode à deux fers de bêche, qui consistait à enfouir la couche superficielle de terre riche en bio-éléments et en oxygène, et remonter à la surface la terre minérale anaérobie. Une parfaite stérilisation du sol !

J’expliquais toutefois dans cette plaquette (jugée subversive à l’époque) qu’il fallait remplacer les labours par un travail vertical du sol, soit par des outils à dents (cultivateur), soit par un labour superficiel avec des rotobêches.

Mais quand on est paresseux, on se contente de lire le titre d’un livre, sans même en lire la moindre ligne. En cela, ils pratiquent ce que Masanobu Fukuoka désignait comme Agriculture Sauvage Pure qui met en pratique le « non-agir » et qui conduit directement toute exploitation agricole menée ainsi à une reforestation en l’espace d’une quinzaine d’année, car quand la nature reprends ses droits, c’est la forêt primaire qui réapparaît.

Agriculture Sauvage Pure

L’idée que la nature serait une grande pourvoyeuse de ses bienfaits aux plus paresseux d’entre nous, et que le non agir permet des récoltes extraordinaires est une vue étroite de l’esprit de ceux qui, derniers de la classe, se sont endormis pendant qu’on leur expliquait le travail lié nécessaire à toute activité de jardinage.

Désormais, de nombreux amateurs qui n’ont lu, ni Rudolph Steiner, ni Masanobu Fukuoka, qui ne connaissent pas Maria Thun et aucun des pionniers de ces méthodes culturales, ne comprennent pas qu’elles sont étroitement liées à une philosophie et une approche globale du domaine. On applique donc des méthodes culturales sans en connaître le fondement, comme on utiliserait une recette de cuisine qui ne donnerait aucune proportion des divers éléments qui la compose.

Il s’en suit un certain nombre de déconvenues, c’est tout à fait logique.

Dans quelques jardins, les mulots et rats taupiers, attirés par les reliefs de cuisine laissé dans le composteur en plastique mangent toute les récoltes, dans d’autres jardins, la butte a fini par stériliser le sol, absorbant toute l’énergie de la biomasse dans une désespérée tentative de décomposer le bois qui la compose.

C’est ce qu’on appelle la pédagogie de l’échec !

Le jardinier débutant qui ne prends pas le temps de cultiver suffisamment son esprit pour s’imprégner de l’expérience des pionniers qui, depuis plus d’un siècle ont fait leur propre expérience, émaillée d’échecs cuisants, mais aussi couronnées de succès éclatants, ce jardinier-là, donc, va au devant de déceptions. Ces pionniers, dont la plupart sont aujourd’hui disparus, nous ont laissé le fruit de leurs recherches. Le jardinage respectueux de la nature n’est pas une suite de recettes, de techniques à appliquer sans réfléchir.

Le jardinage naturel commence par une longue période d’observation qui dépends du degré de connaissances, de l’apprentissage qui a été fait en matière d’agronomie et de botanique.

Puis viendra le temps des expérimentations, à comprendre comme telles : on ne maîtrise pas une science exacte en milieu naturel, on expérimente des techniques, liées à une façon de comprendre son milieu, et que l’on pense adaptées à notre situation.

C’est pourquoi celles et ceux qui se lancent, sans chercher à comprendre, dans les idées véhiculées par les tenants de ce qu’ils appellent la permaculture, vivent ce temps comme les enfants vivent la période des maladies infantiles. C’est un passage (qui n’est pas obligé) entre l’apprenti sorcier de la nature, et l’adulte qui a acquis la connaissance subtile de la nature qui entoure son domaine.

Parce que le domaine que l’on cultive évolue, au fil des saisons, des ans, de la perception que l’on a de l’espace, l’idée même de culture permanente est une hérésie infantile… qui même au retour de la forêt primaire dans tout domaine « cultivé » dans l’esprit du « non-agir ».

Le Jardin du Non-Agir

Du compagnonnage des plantes

L’expression « cultures associées » est de Gertrud Franck, qui était la responsable du grand potager de la ferme d’Oberlimpurg dans le Bade-Wurtemberg.

Sur l’enseignement que j’ai reçu, selon ces indications, j’ai commencé, dès les années 80, à cultiver des plantes associées entre elles, en rangées bien alignées, côte à côte, et cela avec un certain succès.

Par la suite, j’ai mêlé plus intimement mes associations dans des plantes où deux, rarement trois, variétés de plantes différentes étaient cultivées dans la même planche bien rectangulaire, bordée d’allées d’herbes tondues.

Aujourd’hui, j’ai bousculé les lignes afin de sortir du rang, et les planches de cultures sont déjà un lointain souvenir. De la façon dont je cultive désormais, je ne peux plus guère parler de cultures associées, dans le sens clairement défini par G. Frank, et j’aime plus à définir cette façon de cultiver par du compagnonnage de plantes.

La première fois que j’ai vu un tel jardin, c’était au Japon, chez Masanobu Fukuoka et son fils. Dans la paille poussait une véritable forêt vierge de légumes d’une étonnante variété sur un même espace.

Dans mon cheminement personnel, parvenir à un résultat comparable est devenu, au fil du temps, comme une évidence.

Pour cela, il était donc nécessaire, dans un premier temps, oublier tous les préceptes que l’on m’avait enseigné ces vingt dernières années lors des formations à l’agriculture biologique ou la la biodynamie.

Si l’association des plantes selon leurs affinités permet d’organiser la rotation des cultures, de lutter contre les agents parasites. L’association des cultures potagères permet donc d’optimiser l’occupation de l’espace : c’est l’architecture du potager qui est définie et structurée par les associations de plantes.

Dans mon jardin, l’architecture n’est même plus dictée par des jeux d’associations, car j’ai réduit les partenariats intimes, pour que le compagnonnage des plantes devienne la norme. Le domaine est devenu une grande culture associée ou arbres, arbustes, lianes, herbes et fleurs annuelles ou vivaces, légumes et bulbes poussent ensemble.
Si j’ai délimité l’espace entre le potager et le jardin d’ornement, c’est la même philosophie qui prévaut, et les fruitiers et légumes s’échappent du potager où les fleurs ont une place de choix.

En procédant ainsi, j’ai réduit de moitié la surface des cheminements dans les cultures vivrières.

L’occupation du sol est également optimisée par un échelonnement des cultures sur un même emplacement, avec parfois trois ou quatre plantes qui cohabitent car les ont un rythme différent, des besoins qui ne les mettent pas en concurrence, des périodes de production décalées, et que, bien souvent elles s’apportent des bienfaits les unes aux autres.

Les principales raisons de favoriser le compagnonnage des plantes, tant au potager qu’au jardin d’ornement :

  • Mieux profiter de l’azote puisé dans l’air par les espèces appartenant à la famille des légumineuses (haricot, pois, fève, trèfle,…) et qui est libéré dans le sol au fur et à mesure de la décomposition des racines.
  • Bénéficier de l’effet protecteur (face aux maladies) ou répulsif (face aux ravageurs) de certaines espèces. Dans les cultures associées, on se limitera à ne cultiver ensemble que des espèces qui se stimulent mutuellement ou qui au moins ne se gênent pas, dans le compagnonnage, cette limite disparaît
  • Profiter de l’influence bénéfique que certaines espèces végétales ont sur d’autres, grâce aux substances excrétées par leurs racines, ou aux huiles essentielles qu’elle dispersent dans l’air.
  • Mieux occuper l’espace en associant des espèces à cycle court et des espèces à cycle long.
  • Mieux utiliser le sol qui sera dès lors plus productif.
  • Mieux couvrir le sol de façon à le rendre moins facilement accessible aux herbes indésirables.

Les plantes riches en essences répulsives sont aussi souvent des plantes antiparasitaires. Il s’agit la plupart du temps d’herbes et de fleurs fortement aromatiques, utilisées de toute façon en cuisine ou au jardin. Les aromatiques ont toutes un pouvoir répulsif sur les nuisibles. Entre autre intérêt, leurs racines diffusent des substances repoussantes pour les nématodes (nuisibles notamment aux tomates). Le thym est aussi réputé pour éloigner les limaces. Les seules exceptions, le fenouil et l’absinthe sont à utiliser à l’extérieur de la zone potagère. Car elles ont toutefois une action repoussante sur la piéride du chou.

Profitez de l’odeur fortes des aromatiques à feuillage, ainsi que des Alliacées (ail, échalote, oignon, poireau) pour créer des confusions olfactives qui perturbent les ravageurs : disséminez ces plantes entre les cultures (surtout carotte, chou, tomate).
Par exemple, nous semons à la volée de l’aneth partout dans le jardin. Filiforme, elle ne concurrence aucune autre plante, son parfum puissant déroute les insectes prédateurs qui s’en vont plus loin dans les jardins du voisinage, enfin, ses graines sont indispensables à la production des cornichons molossol pour l’hiver.

L’association de cultures permet aussi de lutter contre certaines pestes. Ainsi, en lutte biologique contre les taupes, certaines plantes s’avèrent efficaces grâce à l’odeur de leurs racines telle l’euphorbe épurge (Euphorbia lathyrus) ou encore la couronne impériale (Fritillaria imperialis) qui a des racines toxiques qui s’étendent jusqu’à deux mètres du bulbe. Planter ces espèces à proximité du potager permettra d’éviter le passage des taupes…

Pour éviter la prolifération des herbes que l’on dit « mauvaises », il est conseillé, dans la mesure du possible, de planter entre les cultures désirées des cultures ayant plus une fonction de couverture du sol et d’engrais vert. Semé assez serré en juin, le sarrasin par exemple, étouffe les mauvaises herbes et, grâce à son enracinement très profond, rend le sol grumeleux. Capable d’absorber le phosphore sous une forme non assimilable par les autres plantes et d’accumuler le calcium, il constitue aussi un excellent engrais vert à retourner dans le sol.

Plantes compagnes