De l’importance de nourrir la terre, et de prévenir les carences

On entend souvent cette phrase : « Mes légumes, c’est du biologique, je n’y mets rien. »

Attention, le résultat d’une telle attitude est d’obtenir des légumes carencés ! De plus, il importe de se méfier de ce genre d’affirmations. Il serait instructif d’aller vérifier chez le cultivateur s’il dit vrai ! Nous verrons plus loin que la confiance entre le consommateur et le producteur, et la possibilité de visiter le lieu de production comptent parmi les clefs de la réussite, dans ces systèmes de culture.

Le sol n’est pas une matière inerte mais une formidable entreprise biologique.

En effet, le sol n’est pas seulement le résultat de l’altération des roches. Si nous prenons l’exemple d’un milieux argilo-sableux, l’analyse révèle la coexistence de :

45 % d’éléments minéraux
5 % d’éléments organiques
25 % de gaz
25 % d’eau

Mais, là encore ce n’est qu’une image figée. Une ‘nature morte’ qui ne rends pas compte de l’existence d’un énorme capital vivant, animal et végétal, en pleine action : la biomasse du sol.

Les plantes puisent la plupart des éléments dont elles ont besoin dans le sol. Un sol bien entretenu est le siège d’une intense activité biologique (le nombre de micro-organismes y est de plus de 1 milliard par gramme de terre, et le poids total des êtres vivants du sol dépasse 6.000 Kg par hectare).

Les êtres vivants du sol, et principalement les micro-organismes, jouent un rôle irremplaçable dans la nutrition des plantes, car seul un sol ayant une bonne activité biologique peut fournir aux plantes une nourriture équilibrée.

En général, la plus grande partie de la matière organique du sol trouve son origine dans la faune et la flore de surface. Elle nait des dépouilles animales et végétales prises en charge par des germes dégradateurs. Le phénomène commence déjà, alors que la feuille jaunie tournoie encore dans les airs, pendant sa chute. Cette altération va se poursuivre au niveau de la litière, s’y amplifier même, avec l’entrée en scène des germes telluriques (ainsi que l’exprime P. Manil : « …tout ce petit monde, ou plutôt, ce monde immense de petits, poursuit inlassablement à l’échelle de la nature une œuvre gigantesque aux aspects et aux fluctuations extrêmement diverses.« ).

On estime que 2,8 à 3,2 tonnes de litière sont dégradées par hectare et par an, sur un sol moyen français.

La matière organique : une extraordinaire complexité.

Les travaux de Howard ont mis en évidence le rôle, jusqu’alors méconnu de l’humus, cette mince couche de terre vivante dont ont dépendu toutes les civilisations.

Dans un premier temps, une formidable usine de démolition élabore l’humus, complexe mélange issu de dégradations et de synthèses microbiennes conjuguées. Là se rencontrent des molécules microbiennes fort diverses : acides aminés, purines, pyrimidines, acides aromatiques, glucides aminés ou méthylés, entre autres… La teneur d’un sol en matière organique est de l’ordre de 25 %. Si l’on évalue à 3.500 tonnes la masse de terre arable à l’hectare, il est aisé de situer la quantité totale de matière organique aux environs de 87,5 tonnes par hectare. Or, il peut s’en dégrader totalement, uniquement par minéralisation, dans un sol bien géré, entre 1 et 1,4 tonne par an. On voit que l’appauvrissement du sol en matière organique serait réel si l’on n’assurait pas son renouvellement périodique.

Il est important de veiller à ce que le sol contienne toutes les substances dont la plante aura besoin pour assurer dans de bonnes conditions son développement, sa floraison, puis la production de fruits sains et équilibrés à maturité.

Une des principales façons de nourrir le sol est le compostage, complété par des infusions, ainsi que par les pratiques culturales (engrais verts).

* Nous savons depuis peu que tous les enzymes de fixation de l’azote de l’air par les microbes du sol sont des enzymes à base de molybdène.

Agriculture avec de la paille

(Extrait des écrits et enseignements de Masanobu Fukuoka)

On pourrait considérer que répandre de la paille est plutôt sans importance alors que c’est le fondement de ma méthode pour faire pousser le riz et les céréales d’hiver. C’est en relation avec tout, avec la fertilité, la germination, les mauvaises herbes, la protection contre les moineaux, l’irrigation. Concrètement et théoriquement, l’utilisation de la paille en agriculture est un point crucial. Il me semble que c’est quelque chose que je ne peux pas faire comprendre aux gens.

Répandre la paille non-hachée

Le Centre d’Essai d’Okayama est en train d’expérimenter l’ensemencement direct du riz dans quatre vingt pour cent de ses champs expérimentaux. Quand je leur suggérai d’étendre la paille non-hachée, ils pensèrent apparemment que cela ne pouvait pas être bien, et firent les expériences après l’avoir hachée dans un hachoir mécanique. Quand j’allai voir l’essai il y a quelques années, je vis que les champs avaient été divisés en ceux utilisant la paille non-hachée, hachée et pas de paille du tout. C’est exactement ce que je fis pendant longtemps et comme la non hachée marche mieux, c’est la non-hachée que j’utilise. M. Fujii, un enseignant du Collège d’Agriculture de Yasuki dans la Préfecture de Shimane, voulait essayer l’ensemencement direct et vint visiter ma ferme. Je lui suggérai de répandre de la paille non-hachée sur son champ. Il revint l’année suivante et rapporta que l’essai avait raté. Après avoir écouté attentivement son récit, je m’aperçus qu’il avait posé la paille de manière rectiligne et ordonnée comme le mulch d’un jardin japonais. Si vous faites ainsi, les semences ne germeront pas bien du tout. Les pousses du riz auront du mal à passer au travers de la paille d’orge ou d’avoine si on la répand de façon trop ordonnée. Il vaut mieux la jeter à la ronde en passant, comme si les tiges étaient tombées naturellement.

La paille de riz fait un bon mulch aux céréales d’hiver, et la paille de céréales d’hiver est encore meilleure pour le riz. Je veux que cela soit bien compris. Il y a plusieurs maladies du riz qui infesteront la récolte si on applique de la paille de riz fraîche. Toutefois ces maladies du riz n’affecteront pas les céréales d’hiver, et si la paille de riz est étendue en automne, elle sera tout à fait décomposée quand le riz germera au printemps suivant. La paille de riz fraîche est saine pour les autres céréales, de même que la paille de sarrazin, et la paille des autres espèces de céréales peut être utilisée pour le riz et le sarrazin. En général la paille fraiche des céréales d’hiver telles que le froment, l’avoine et l’orge ne doit pas être employée comme mulch pour d’autres céréales d’hiver parce que cela pourrait provoquer des dégâts par maladie .

La totalité de la paille et de la balle restant après avoir battu doit retourner sur le champ.

La paille enrichit la terre. 

Éparpiller la paille maintient la structure du sol et enrichit la terre au point que le fertilisant préparé devient inutile. Ceci est lié bien entendu à la non-culture. Mes champs sont peut-être les seuls au Japon à ne pas avoir été labourés depuis plus de vingt ans, et la qualité du sol s’améliore à chaque saison. J’estime que la couche supérieure riche en humus, s’est enrichie sur une profondeur de plus de douze centimètres durant ces années. Ce résultat est en grande partie dû au fait de retourner au sol tout ce qui a poussé dans le champ sauf le grain.

La paille aide à tenir tête aux mauvaises herbes et aux moineaux

Idéalement, un hectare produit environ quatre tonnes de paille d’avoine. Si la totalité de la paille est étendue sur le champ, la surface sera entièrement recouverte. Même une mauvaise herbe gênante comme le chiendent, problème le plus difficile dans la méthode d’ensemencement direct sans culture, peut être maintenue sous contrôle.

Les moineaux m’ont causé de fréquents maux de tête. L’ensemencement direct ne peut pas réussir sans moyen sûr pour venir à bout des oiseaux et il y a beaucoup d’endroits où l’ensemencement direct a été lent à se répandre pour cette seule raison. Certains d’entre vous peuvent avoir le même problème avec les moineaux et vous comprendrez ce que je veux dire.  Je me souviens du temps où ces oiseaux me suivaient et dévoraient toutes les graines que j’avais semées avant même que j’aie pu finir l’autre côté du champ. J’ai essayé les épouvantails à moineaux et les filets, des boîtes de conserve cliquetant sur des ficelles, mais rien n’a vraiment bien marché. Ou s’il arrivait qu’une de ces méthodes réussît, son efficacité ne durait qu’un an ou deux.

Mon expérience a montré qu’en semant quand la récolte est encore sur pied de telle sorte que la semence soit cachée par les herbes et le trèfle et en répandant un mulch de paille de riz, d’avoine ou d’orge dès que la récolte mûre à été moissonnée, le problème des moineaux peut être résolu avec beaucoup d’efficacité.

J’ai fait quantité de fautes en expérimentant au cours des ans, j’ai fait L’expérience d’erreurs de toutes sortes. J’en connais probablement plus sur ce qui peut aller mal dans la croissance des récoltes agricoles que personne d’autre au Japon. Quand j’ai réussi pour la première fois à faire pousser du riz et des céréales d’hiver par la méthode de la non-culture, je me suis senti aussi heureux que Christophe Colomb a dû l’être quand il découvrit l’Amérique.