Préambule

Deux hommes ont probablement jeté, à des périodes différentes de notre histoire, dans des aires géographiques très éloignées, les bases d’une des formes d’agriculture de demain.

Si les humains étaient sages, s’ils n’étaient pas aussi corrompus par la monnaie, aussi avides de pouvoir, cette agriculture prédominerait sur Terre. Dès lors, les mots ‘malnutrition’, ‘famine’, ‘carences’ disparaîtraient de notre vocabulaire.

Comme nous ne verrons par la suite, les freins au développement d’une telle forme d’agriculture relèvent plus de la politique que de l’éthique : en effet ce mode de production agricole et la philosophie qui le sous-tends, représentent un danger pour l’économie de marché, puisqu’il est basé sur le principe d’échanges à court terme, de réciprocité et d’entraide. Alors que les multinationales de l’industrie agro-alimentaire cherchent à réduire les peuples en esclavage, le jardinage naturel libère chaque homme, chaque femme, de toute contrainte mercantile où qu’il ou elle se trouve de par le vaste monde.

Rudolf Steiner

A début du siècle dernier, Rudolph Steiner (né en Croatie en 1861, mort près de Bâle en 1925), connu alors pour être le fondateur de la Société Antroposophique, imagine, à l’occasion d’une série de conférences intitulées : « Cours aux agriculteurs« , ce que peuvent être les différents mécanismes cosmiques qui régissent la nature.
Il invente par la suite un certain nombre de pratiques, qui permettent à l’agriculteur de mettre son domaine en harmonie avec le cosmos, de nourir la terre, et d’éviter aux plantes maladies et parasites inutiles.

Masanobu Fukuoka

Plus proche de nous dans le temps, Masanobu Fukuoka (né le 2 février 1913 et mort le 16 août 2008 ) a vécu au Japon, où il était considéré comme un patrimoine vivant. Il a mis au point une méthode qu’il a présenté dans son livre « La révolution d’un seul brin de paille« . Il prônait, entre autres, le « non-travail du sol », mais sa manière de cultiver est plus une philosophie qu’il faut envisage de manière globale, comprendre la ferme dans son environnement, et la cultiver de façon systémique.
Certains ont imaginé, d’après ces révélations, ce qu’ils appellent la « Permaculture », un façon de cultiver la terre qui est devenue très à la mode, mais qui, bien trop souvent, se réduit à des recettes techniques qui ne sont qu’une infime partie des enseignement de Masanobu Fukuoka, et qui, sans leur fondement spirituel sont totalement dénuées de sens et de réelle efficacité.

En effet, si l’on y regarde de plus près, et si l’on cherche à comprendre le sens réel de ces deux enseignements, ces méthodes d’agriculture ne sont pas uniquement des techniques de travail, mais également de véritables philosophies, imaginées par deux hommes qui avant tout étaient des techniciens érudits.

Certains rétorqueront que c’est en rien étonnant avec Rudolph Steiner qui était un mystique. Masanobu Fukuoka a longtemps été considéré comme un loufoque et un fainéant, avant que, après trente ans, on s’intéresse à sa vison des choses. Mais ces philosophies n’ont rien de théologique. Il s’agit plutôt d’une connaissance tellement fine de la nature, d’une communion si intime avec elle, qu’il devient alors possible de retrouver les automatismes que nous croyions être ceux des hommes sages. Dans leur recherche, le moine, le lama, ont fait un chemin parallèle ; le jardinier en quête de sa vérité découvrira un jour la lumière et une sorte d’extase, à la manière de ces religieux. Non qu’il se soit rapproché d’un quelconque « Dieu » (à supposer qu’il en existe seulement un), mais parce qu’il aura pris conscience de lui-même et de la place qu’il tient dans l’Univers.

Il est donc préférable de parler de philosophie, plutôt que de technique. Les pratiques utilisées ne fonctionneraient pas si l’esprit n’y était pas. En revanche, si l’esprit y est, le besoin de recourir à ces pratiques devient de moins en moins important.

Dans les temps anciens, beaucoup de ces savoirs étaient appliqués, aussi bien dans l’antiquité gréco-romaine que chez les peuples indiens ou sud américains. Les religions et l’Inquisition sont passés par là, on a brulé les sorciers, on a massacré les indigènes, et on a volontairement fait disparaître ces savoir antiques au nom du progrès de l’humanité.
Puis, au cours des siècles, la majeure partie de ces connaissances s’est perdue, car il s’agissait d’influences discrètes et subtiles.

La règle, dans cette façon de cultiver, est de ne pas vouloir domestiquer la nature, mais de composer avec elle. De ne pas chercher à produire (une richesse), mais de vouloir nourrir.
De recherche en tout l’équilibre, en veillant à ne pas intervenir maladroitement sur un système, qu risque de compromettre tout l’ensemble. Il convient, pour chaque geste, de comprendre quelles peuvent en être les conséquences. Il est important, chaque fois que l’on modifie l’état d’un milieu naturel, de réfléchir à ce qui peut en découler par la suite.

L’objectif de cette façon de cultiver la terre n’est pas de produire des légumes dits « biologiques », sans pesticides : il s’agit d’obtenir des aliments sains, équilibrés (non carencés) et riches énergétiquement.

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Principes de l’agriculture naturelle

Les principes de l’agriculture naturelle sont tout sauf des dogmes.

L’ensemble des règles reste suffisamment large pour permettre à chacun-e de les adapter à son cas particulier. Il s’agit plutôt de les considérer comme des bases, qui vont permettre à l’agrobiologiste (quel joli non !) d’apprendre à observer les multiples énergies qui régissent la nature, et donc, à les prendre en compte sur son domaine.

L’essentiel est la notion de globalité, chaque action ayant une interaction avec le reste de l’environnement du domaine – aussi bien physique, géographique que social.

En fait, la plupart des principes de l’agriculture naturelle découlent directement de la notion d’organisme agricole, qui est l’unité de base d’un paysage agricole, comme la cellule est l’unité de base d’un tissu vivant. Cela est contraire aux tendances actuelles, où l’on trouve l’agriculteur, jardinier de la nature, et de l’autre, l’agriculteur producteur intensif. Dans le monde agricole biodynamique, la nécessité d’entretenir un paysage sain, diversifié et sans pollution permet aussi d’obtenir des aliments sains.

Malheureusement, la nature ne se laisse pas facilement contraindre à l’exploit : les rendements records, de même que la « révolution verte » ont souvent laissé un goût de cendre, une fois passée l’euphorie des premières années. Le malaise récurent de ceux qui ne sont plus des cultivateurs, mais des exploitants agricole est là, pour nous le rappeler.

Pourtant, la nature est capable de prodiges, et nous le constatons tous les jours lorsque nous nous donnons la peine de regarder.

Je vois d’ici les commentaires des certaines lectrices et certains lecteurs : « Oui, mais il parle d’agriculture pour les paysans, ceux qui ont des fermes« … détrompez-vous !

Depuis vingt ans, j’ai testé cette façon de produire dans des jardins au quatre coins du monde, et, du bidonville d’une île paradisiaque de l’océan indien aux jardins de village du fin fond de la forêt sibérienne, de la cour d’école de quartier au balcon du quatrième étage d’un immeuble en béton dans une cité de banlieue, chaque fois il a été possible de produire des aliments sains, en adaptant les principes aux conditions rencontrées.

Après avoir jardiné sur plus de quatre hectares, je cultive aujourd’hui sept cent mètres carrés. Sur le fond, rien n’a changé, même si les matériels, les techniques sont légèrement différentes, le principe est toujours le même.

 

Quelques principes, classés par aspects :

Aspects biologiques :

Recyclage dans le sol de toute matière organique produite sur l’exploitation grâce à certaines techniques culturales, et à l’utilisation de tout le fumier, du lisier et des déchets. Transformation de la matière organique par le compostage, à l’aide de préparations à base de plantes médicinales, pour obtenir une fumure vivifiant le sol. Apport éventuel d’éléments minéraux à solubilité lente (principalement par le compostage) : poudres de roches, calcaire…

Productions végétales adaptées au terroir, avec rotations longues et diversifiées (équilibre entre productions fourragères pour l’alimentation du cheptel, engrais verts et production pour la vente.)

Stimulation des processus vivants, dans le sol et les végétaux, par l’emploi de préparations dynamiques (utilisées en quantités infinitésimales).

Respect des processus et les interactions subtiles entre les différents biotopes, les végétaux (cultures associées, …), les animaux et l’environnement au sens le plus large (respect des rythmes solaires et autres rythmes bio-chronologiques pour améliorer la croissance et la qualité des produits).

Protection des végétaux, basée sur l’auto-régulation, la rotation des cultures, le travail du sol et l’emploi de mesures dynamiques, si nécessaire.

Entretien ou aménagement du paysage pour conserver ou recréer la diversité des biotopes : arbres, haies, zones humides, pelouses sèches, lisières, …

Élevage d’animaux de races adaptées à la ferme avec recherche de diversité. (Nombre et espèces d’animaux en fonction de la surface et des conditions de terroir.)

Aspects techniques :

– Recherche de techniques appropriées.

– Mise au point d’outils spécifiques…

Aspect socio-économique :

– Bilan optimal au niveau de l’économie nationale, car utilisation réduite de ressources non-renouvelables et d’énergie extérieure : véritable production primaire. La ferme biodynamique n’utilisant aucun produit chimique de synthèse, et recyclant toute sa matière organique en la compostant, ne pollue pas.

Aspects sociaux:

– Développement de structures de transformation et de distribution basées sur la transparence des relations du producteur au consommateur et sur le maintien de la qualité des produits dans toutes les phases de la production à la vente.

– Recherche visant à relier le citadin à l’agriculture par différentes formes de coopération (participation au financement du capital de l’exploitation, accueil à la ferme, …) l’organisme agricole devenant alors un organisme social, foyer de culture et d’initiative dans le monde rural.

– Recherche de formes de coopération adaptées à l’agriculture biodynamique, à l’intérieur même des entreprise (coopératives ouvrières, relations producteurs – consommateurs…) et entre les organismes agricoles .

Albert Howard

Sir Albert Howard (1873-1947) est un agronome et botaniste anglais, considéré comme l’un des pères de l’agriculture biologique (« organic farming » en anglais).

Né et formé en Angleterre, il mena une partie de sa carrière en Inde où il a dirigé des centres de recherche agricole (1905-1931). Il put observer et apprécier les pratiques traditionnelles des paysans. Préoccupé en premier lieu par les questions de fertilité des sols en lien avec leur teneur en matière organique il développa notamment des procédés de recueil et de compostage des matières organiques (procédé Indore du nom de la station expérimentale où il le développa). L’un des aspects importants de sa pensée est le lien qu’il établit entre fertilité des sols, qualité des aliments et santé des populations. Il craignait notamment que l’usage d’engrais synthétiques associés aux pesticides ne nuise à terme à la fertilité des sols aussi bien qu’à la santé des populations humaines.

The Indore method

De retour en Angleterre, il fut anobli pour ses travaux.

Au fil des ans, ses expériences et ses observations en recherche agricole se sont peu à peu transformées en une philosophie et un concept d’agriculture biologique, qu’il a expliqués dans de nombreux ouvrages.

L’opinion de Howard sur la fertilité des sols et la nécessité de réutiliser efficacement les déchets (y compris les eaux usées boueuses) sur des terres agricoles a été appuyée par le livre de M. F. H. King, Farmers of Forty Centuries. M. Howard a conçu une méthode de compostage qui a été grandement adoptée. Le concept de M. Howard sur la fertilité des sols reposait sur le renforcement de la composition de l’humus et mettait l’accent sur le fait que la santé des récoltes, du bétail et du genre humain dépendait d’une terre saine.

M. Howard soutenait que la santé des récoltes et des animaux était un droit inné, et que la bonne façon de composer avec les agents pathogènes n’était pas de les enrayer, mais bien de voir ce qu’on pourrait en apprendre, ou « de s’en servir en adaptant les pratiques agricoles ».

Il développa ses techniques et fut à l’origine de la création de la Soil association, visant à promouvoir les pratiques d’agriculture biologique. Il a résumé sa pensée dans sa dernière œuvre: Le Testament Agricole. Son œuvre a influencé et inspiré tant des agriculteurs que des agronomes qui formèrent le mouvement de l’agriculture biologique en Angleterre comme en France. L’association Nature & Progrès en France s’est créée à l’image de la Soil Association.

La méthode d’agriculture qu’a défendue M. Howard a été appelée « biologique » par M. Walter Northbourne en référence à une méthode « manifestant des interrelations communes, complexes mais nécessaires, semblables à celles du monde animé ».

L’approche de Rudolf Steiner

Le philosophe et scientifique allemand a répondu à l’attente des agrobiologistes de son époque, en réfléchissant sur des règles qui devaient leur permettre de travailler, tout en respectant la terre qui leur était confiée, et de créer des espaces voués à la production de nourriture saine, qui bénéficierait au maximum des différentes énergies potentielles des plantes.

Rudolf Steiner

Visionnaire – n’avait-il pas annoncé, au début du siècle, que si l’on donnait à consommer de la viande à un bovin, le système digestif de ces herbivores sécréterait des substances, aujourd’hui nommées Prions, néfastes à l’homme… ? – il livra, au cours d’un cycle de conférences un certain nombre de règles à respecter, ainsi que des recettes, favorisant la relation entre les plantes et le cosmos, et leur permettant de bénéficier au maximum de toutes les énergies, et par voie de conséquence, de les restituer à l’homme.

L’ensemble de ce qu’il délivra, après avoir été adopté par de nombreux agrobiologistes, détermina les travaux de Maria Thun : elle dirige inlassablement, en Suisse, des recherches sur les effets de la biodynamie, prouve la réelle action des pratiques. Visibles notamment grâce à la cristallisation sensible. Son calendrier des travaux est suivi par tous les agriculteurs en biodynamie, ainsi que de nombreux jardiniers, (qui, toutefois, l’emploient souvent sans en connaître toutes les possibilités…) avec des résultats plus que probants.

Les légumes, les fruits, les céréales, mais aussi les animaux qui sont issus de l’agriculture biodynamique ne sont pas seulement plus sains parce qu’ils ne contiennent aucun résidu de pesticides, mais ils sont aussi meilleurs, car à tout moment de leur élaboration, le paysan aura pris soin qu’ils bénéficient des forces positives du cosmos, dont ils sont issus, et de l’ensemble des forces magnétiques et telluriques.

A long terme, ces méthodes permettent aussi un travail moins contraignant, car la terre, cesse d’être considéré – à tort – comme un support inerte ; elle est reconnue comme un lieu vivant, de plus en plus aisé à travailler, et de plus en plus productif. Enfin, et ce n’est pas négligeable ! dans ce milieu équilibré où les plantes bénéficient de toute leur énergie, les maladies et les ravageurs se font de plus en plus discrets.

L’approche biodynamique, permet de mieux sentir les différents mécanismes qui gèrent la nature. Elle aide à prévenir plutôt que guérir, et le néophyte trouvera facilement une ressemblance avec l’homéopathie. A juste titre … !

Mina Hofstetter

Rudolf Steiner expose en 1924 la théorie de l’agriculture biodynamique, en réaction à l’industrialisation galopante.

Mina Hofstetter

Mina Hofstetter est la première de toute une lignée de pionniers suisses qui ont consacré leur vie à l’agriculture écologique. Elle étudie la théorie de Steiner, réalise des expériences non conventionnelles dans son jardin et expose ses conclusions dans des livres et des conférences. Elle donne à Ebmatingen (ZH) des cours de jardinage et d’agriculture biologique à partir de 1928 et fonde en 1936 un centre de formation à l’agriculture biologique.

Rosa et Konrad Oswald sont les premiers à convertir, dès 1930, leur exploitation de Klarsreuti (TG) à l’agriculture biodynamique.

Rosa et Konrad Oswald

Hans et Maria Müller

Maria Bigler et Hans Christian Müller sont nés en Suisse, respectivement en 1894 et 1891. Ils grandissent chacun sur des fermes de l’Emmental, une région proche de Bern. Ils se marient en 1914.

Hans et Maria Müller


Maria Müller a suivi une scolarité dans une école d’horticulture et de gestion de la maison. Après avoir donné naissance à un fils, elle effectue une étude intensive de la littérature existante sur les sujets des régimes alimentaires, de la santé et de l’agriculture. À partir de 1933, elle commence à enseigner cette connaissance dans la petite école ménagère du Möschberg. À partir des années 1940, recherchant la littérature disponible sur l’agriculture organique, et la lisant la nuit, elle en discute le contenu avec son mari. Elle essaye de mettre en pratique la connaissance acquise sur son propre jardin et sur celui du Möschberg. Juste avant sa mort en 1969, est éditée sa publication Instructions pratiques pour l’horticulture organique, un travail couronnant une vie consacrée à la connaissance et à l’expérimentation dans les domaines de la santé et de l’agriculture biologique.
Hans Müller étudie à Hofwil, près de Berne, pour devenir instituteur. Après avoir enseigné pendant trois ans, il commence à étudier la biologie, jusqu’à obtenir, en 1921, un doctorat en botanique, à l’Université de Bern. Mais c’est l’agriculture qui va demeurer au cœur de sa vie. Fils d’agriculteur, Müller a une expérience directe des difficultés des paysans depuis la Révolution industrielle, d’autant plus qu’il est influencé par l’exemple charitable de sa mère, laquelle a eu sept enfants naturels et a élevé, en plus, quatorze orphelins.

C’est ainsi que le projet qui va orienter toute la vie d’Hans Müller, en collaboration avec son épouse, consiste à se battre, par presque tous les moyens, pour maintenir les petits paysans, particulièrement en cherchant à leur assurer l’indépendance économique.

Hans Müller se soucie d’abord de l’agriculture comme du groupe social des paysans, avant d’intégrer, plus tard, dans sa démarche, l’agriculture biologique. Ses références à l’humain, au christianisme, à la patrie, à la liberté, indiquent que son projet est culturel, voire philosophique, avant d’être technique. Sa démarche personnelle passe tout d’abord par l’action sociale et politique. Engagé et élu au sein d’un parti politique, il mène aussi, à partir de 1926, des activités d’éducation populaire, au sein de groupes de paysans et paysannes qu’il contribue à créer et à motiver.

Maria enseigne l’hygiène de vie et les relations entre la santé et l’alimentation. Hans, professeur de sciences naturelles et homme politique, prêchant pour l’autarcie des producteurs et les circuits courts production/consommation cherche à développer les bases scientifiques d’une agriculture biologique. Avec le concours de Hans Peter Rush, d’origine prussienne et gynécologue de formation, est mise au point une méthode d’agriculture « organique-biologique » basée sur le compostage en surface, les engrais verts, la silice et l’apport de ferments pour augmenter l’activité des micro-organismes des sols.

Ils ouvrent en 1932 l’école ménagère du Möschberg à Grosshöchstetten (BE).

Maria Müller, directrice de l’établissement, applique dans le jardin de l’école les idées de Mina Hofstetter et les principes de l’agriculture bio-dynamique. Elle développe ainsi la méthode de culture bio-organique, qu’elle transmet à ses élèves.

Son mari, lui, se spécialise dans la politique agricole. Mais après la seconde guerre mondiale, il quitte la politique pour se retirer au Möschberg. Les travaux du couple Müller-Bigler ont connu un rayonnement international.

Hans Peter Rusch

Médecin autrichien, Hans Peter Rusch a pratiqué la gynécologie à partir de 1932 dans un hôpital universitaire. Il développe une approche holistique de l’agriculture qui marquera les mouvements biologiques français. Son ouvrage, La fécondité du sol, sera traduit en 1968 par Claude Aubert, secrétaire national de Nature & Progrès. Pour Rusch, il existerait une « loi de la conservation de la substance vivante », selon laquelle la substance vivante circulerait en un cycle – sous forme saine ou malade – entre le sol, les plantes, les animaux et les hommes, sans jamais se décomposer réellement. D’où la nécessité du recyclage de la matière organique et le rejet des engrais de synthèse.

En 1952, il écrit un article dans le Paysan suisse contre les engrais de synthèse. C’est alors que les Suisses Hans Müller, botaniste et responsable d’un mouvement agrarien ayant sympathisé avec les nazis avant la guerre, et son épouse Maria, initiée aux thèses de Steiner et Howard, prennent contact avec Rusch. A partir de là, Hans Peter Rusch collabore avec le couple Müller, qui avait développé entre 1940 et 1950 l’agriculture organobiologique dans le jardin de l’école d’agriculture de Möschberg. Müller et Rusch mettent au point une méthode bactériologique d’étude du sol. Pendant plusieurs années, ils commercialisent auprès des agriculteurs leurs examens de laboratoire, appelés « Test Rusch », qui ont pour objectif d’évaluer et de suivre la fertilité des sols des fermes.

Par ailleurs, Hans Peter Rusch donne régulièrement des conférences au Centre pour l’agriculture biologique de Möschberg, et participe aux visites et consultations des fermes biologiques organisées. Sa théorie ne se fondant sur aucune réalité scientifique, elle finit dans les oubliettes dans les années 70.

Hans Peter Rusch

Masanobu Fukuoka

Masanobu Fukuoka est une des rares personnes à avoir consacré plus de cinquante années de sa vie à l’agriculture, considérée comme une voie d’accomplissement spirituel.

Célébré comme « Lao Tseu des temps modernes » pas ses compatriotes, pour sa sagesse paradoxale, il retourne aux sources mêmes des traditions agricoles, tout en étant à l’avant garde de la civilisation industrielle.

Masanobu Fukuoka

Il renverse les idées préconçues et les réductions rationalistes du monde, pour nous faire découvrir les racines d’un mode de vie saine et authentique, nous fournissant les preuves que de la vérité qu’il avance, par sa pratique de l’agriculture.

Fukuoka à appris à ne pas demander l’impossible à la nature, et il obtient, en retour des rendements incroyablement élevés. Au lieu de s’efforcer d’en faire toujours un peu plus, il recherche le moyen d’en faire moins, de mettre fin aux travaux inutiles, et, cependant, sa terre s’enrichit d’année en année.

Il nous offre l’image stimulante d’une terre convenablement gérée, pierre angulaire d’une société de suffisance, de permanence, et permettant l’auto-régénération.

Microbiologiste de formation et spécialiste en phytopathologie, il travaille au Bureau des Douanes de Yokohama, à la Division de l’Inspection des Plantes. Rapidement, il commence à douter des progrès apportés par l’agriculture scientifique (dépendante du travail de la terre, des engrais et des pesticides chimiques), et démissionne alors de son poste. Il décide de retourner sur la ferme de son père, sur l’île de Shikoku. Dès lors, il consacre sa vie à développer une agriculture plus conforme à ses convictions, qu’il qualifiera d’agriculture naturelle. Ses recherches, inspirées de ses racines culturelles zen, taoïste, shinto, bouddhiste, vont dans le sens d’une unification spirituelle entre l’Homme et la Nature. À partir des années 1980, ses expériences rencontrent progressivement une reconnaissance mondiale, et il multiplie les conférences et les rencontres internationales. Sa ferme devient un lieu d’échange sur ses pratiques pour les experts et les curieux venus du monde entier.

Révolution d'un seul brin de paille

Il écrit le livre La Révolution d’un seul brin de paille, publié en 1975 au Japon, qui raconte et théorise son expérience en agriculture naturelle.

« …répandre de la paille… est le fondement de ma méthode pour faire pousser le riz et les céréales d’hiver. C’est en relation avec tout, avec la fertilité, la germination, les mauvaises herbes, la protection contre les moineaux, l’irrigation. Concrètement et théoriquement, l’utilisation de la paille en agriculture est un point crucial. Il me semble que c’est quelque chose que je ne peux faire comprendre aux gens. »

« Faire pousser des arbres sans élagage, sans fertilisant ni pulvérisations chimiques n’est possible que dans un environnement naturel. »

« Comme la nourriture naturelle peut être produite avec le minimum de coût et d’effort, j’en déduis qu’elle devrait être vendue meilleur marché. »

En laissant faire la nature, et en limitant au maximum les interventions humaines nécessaires, il réalise que le rendement de sa production de riz est meilleur qu’en agriculture classique. Même sans apport extérieur, sa méthode d’agriculture a pour principal effet d’enrichir le sol plutôt que de l’épuiser.

Selon lui, l’esprit de discrimination, qui frappe l’ensemble de nos sociétés, a touché aussi l’agriculture productiviste moderne, et en explique les dérives. L’esprit de non-discrimination permet à l’homme attaché à la nature de la percevoir comme un tout non différentiable. Le Sūtra du Cœur, qu’il cite, essence du bouddhisme mahayana, résume l’esprit et la pratique de cet ancien chercheur en pathologies des plantes. Sa référence à Dieu sera plus marquée dans son dernier livre. Son premier ouvrage offre un éclairage simple et clair sur l’évolution de l’agriculture japonaise et mondiale.

En 1988 il a reçu le prix Ramon Magsaysay pour ses travaux et services rendus à l’humanité.

Beaucoup de travail a été fait pour adapter la méthode Fukuoka aux conditions de l’agriculture européenne, entre autres les recherches des français Marc Bonfils et Claude Bourguignon, du travail de Emilia Hazelip, qui au cours de nombreux stages en France, en Espagne, et aux États-Unis, ont repris les fondamentaux du travail de Fukuoka.

Maria Thun

Maria Thun est considérée comme une pionnière de l’agriculture biodynamique. Elle avait en effet 2 ans en juin 1924, lorsque l’anthroposophe Rudolf Steiner théorisait l’agriculture biodynamique à Koberzyce (actuelle Pologne). Née dans une ferme allemande, elle était infirmière durant la seconde Guerre Mondiale. C’est pendant cette période qu’elle rencontra et épousa Walter Thun, professeur d’art à Waldorf, dans une école appliquant les préceptes de Rudolf Steiner.

Suite à des années d’observations, ils établissent en 1952 des corrélations entre la croissance des radis et la position de la lune par rapport au zodiaque. L’idée de formaliser ces interactions entre les plantes, les éléments et le calendrier lunaire naît à ce moment. Le Calendrier des semis de Maria Thun est publié pour la première fois en 1963. Cet outil célèbre cette année sa cinquantième édition, il existe aujourd’hui en 30 langues. Le calendrier de Maria Thun rend compte de la position des astres et détermine ainsi les jours favorables aux différents travaux (travail du sol en jour racine, taille en jour feuille, etc.). Aussi bien utilisé en jardinage qu’en viticulture, ce calendrier est le livre de base de tout biodynamicien.

Ce calendrier fait cependant partie des éléments controversés de la biodynamie, suscitant le rejet des scientifiques et des vignerons conventionnels. La prise en compte des alignements planétaires et des interactions zodiacales semble en effet passablement ésotérique.

Depuis 1976 la famille Thun vivait dans le village de Dexbach (Allemagne). Maria Thun est morte le 9 février 2012.

Maria Thun

Lettre ouverte aux derniers de la classe

Il y a plus de vingt ans, quand j’ai évoqué la notion de non travail du sol, certains, trop fainéant, probablement, pour lire un ouvrage dans son intégralité, se sont contenté du titre pour en faire une technique liée à leur philosophie de vie (récolter sans rien faire).

Pourtant, dès la première phrase je prévenais que « le non travail du sol ne consiste pas à rester les bras croisés, mais à mettre en œuvre un certain nombre de pratiques différentes de celles enseignées jusqu’à aujourd’hui. »

Depuis, les choses ont évoluées, et même dans les cours d’agronomie enseignés aux agriculteurs et aux spécialistes de l’agriculture, on prends en compte les différentes couches spécifiques du sol, et mis à part quelques réactionnaire et/ou abrutis arriérés, plus personne ne laboure profondément son champ ou son jardin.

Mais les choses ont évoluées aussi dans l’autre extrême, et ce qui était une philosophie, mal comprise par certain, devient un ensemble de techniques à la mode, mise en valeur dans certains média par des apprentis écrivains en mal d’idées qui recopient des inepties sans même savoir de quoi ils parlent.

Engrais vert - Novembre 2015

C’est ainsi qu’est sortie de nulle part la « permaculture » qui est aux derniers de la classe, le concours permanent des idées les plus stupides pour les plus fainéants des jardiniers et les « bourgeois bohèmes écologistes » (les bo-bec, chers à mon ami Pierre Bourdieu).

En effet, la mode du « naturel » a fait que dans nos campagnes, mais surtout dans nos villes, on a voulu transposer des idées à la mode, mais surtout sans s’encombrer d’un philosophie qui demandait un certain nombre d’efforts parfois peu compatibles avec la vie du XXIème siècle.

On s’est donc contenté de faire de quelques techniques, mal comprises, des choses indispensable pour quiconque voudrait se prévaloir d’une culture avant-gardiste et respectueuse de notre environnement. C’est ainsi que sont apparues des buttes de cultures dans des jardins à la terre déjà assez riche, la couverture du sol avec des déchets industriels importés de l’autre bout du monde (comme la fibre de coco) et autant d’inepties qui font plus de dégâts à notre environnement qu’une culture intensive chimique.

De plus, et nous savons le démontrer, simplement en ressortant nos cours d’agronomie, ces techniques, mal comprises et mal utilisées, produisent bien certainement les effets contraires à ceux escomptés.

La permaculture, maladie infantile du jardinage naturel

La permaculture s’est imposée ces dernières années comme le concept de jardinage préféré des bourgeois bohèmes écologistes et des paresseux.

Les élèves turbulents, les fainéants, les derniers de la classe, en fait, ont laissé émerger l’idée que la nature peut subvenir seule à leurs besoins, et qu’il leur suffira de récolter ses bienfaits. Pour cela, ils se prévalent de la philosophie de Massanobu Fukuoka (dont on peut se demande s’il ont seulement ouvert un des livres). La médiacratie ordinaire, où de pseudo-journalistes, en mal d’idée, se contentent de copier des choses déjà écrites par ailleurs, a fait le reste. Les préceptes des mauvais élèves pourraient apparaître de nos jours comme l’exemple à suivre dans la pensée dominante écologiste moderne.

L’une de ces idées largement répandues semble inspirée du titre d’une de mes publications des années 1980 comme quoi, il ne faudrait plus travailler la terre. Or, Le Non-Travail du Sol était une boutade, pour marquer les esprits de l’époque qui imposaient le labour profond, et le bêchage des jardins selon la méthode à deux fers de bêche, qui consistait à enfouir la couche superficielle de terre riche en bio-éléments et en oxygène, et remonter à la surface la terre minérale anaérobie. Une parfaite stérilisation du sol !

J’expliquais toutefois dans cette plaquette (jugée subversive à l’époque) qu’il fallait remplacer les labours par un travail vertical du sol, soit par des outils à dents (cultivateur), soit par un labour superficiel avec des rotobêches.

Mais quand on est paresseux, on se contente de lire le titre d’un livre, sans même en lire la moindre ligne. En cela, ils pratiquent ce que Masanobu Fukuoka désignait comme Agriculture Sauvage Pure qui met en pratique le « non-agir » et qui conduit directement toute exploitation agricole menée ainsi à une reforestation en l’espace d’une quinzaine d’année, car quand la nature reprends ses droits, c’est la forêt primaire qui réapparaît.

Agriculture Sauvage Pure

L’idée que la nature serait une grande pourvoyeuse de ses bienfaits aux plus paresseux d’entre nous, et que le non agir permet des récoltes extraordinaires est une vue étroite de l’esprit de ceux qui, derniers de la classe, se sont endormis pendant qu’on leur expliquait le travail lié nécessaire à toute activité de jardinage.

Désormais, de nombreux amateurs qui n’ont lu, ni Rudolph Steiner, ni Masanobu Fukuoka, qui ne connaissent pas Maria Thun et aucun des pionniers de ces méthodes culturales, ne comprennent pas qu’elles sont étroitement liées à une philosophie et une approche globale du domaine. On applique donc des méthodes culturales sans en connaître le fondement, comme on utiliserait une recette de cuisine qui ne donnerait aucune proportion des divers éléments qui la compose.

Il s’en suit un certain nombre de déconvenues, c’est tout à fait logique.

Dans quelques jardins, les mulots et rats taupiers, attirés par les reliefs de cuisine laissé dans le composteur en plastique mangent toute les récoltes, dans d’autres jardins, la butte a fini par stériliser le sol, absorbant toute l’énergie de la biomasse dans une désespérée tentative de décomposer le bois qui la compose.

C’est ce qu’on appelle la pédagogie de l’échec !

Le jardinier débutant qui ne prends pas le temps de cultiver suffisamment son esprit pour s’imprégner de l’expérience des pionniers qui, depuis plus d’un siècle ont fait leur propre expérience, émaillée d’échecs cuisants, mais aussi couronnées de succès éclatants, ce jardinier-là, donc, va au devant de déceptions. Ces pionniers, dont la plupart sont aujourd’hui disparus, nous ont laissé le fruit de leurs recherches. Le jardinage respectueux de la nature n’est pas une suite de recettes, de techniques à appliquer sans réfléchir.

Le jardinage naturel commence par une longue période d’observation qui dépends du degré de connaissances, de l’apprentissage qui a été fait en matière d’agronomie et de botanique.

Puis viendra le temps des expérimentations, à comprendre comme telles : on ne maîtrise pas une science exacte en milieu naturel, on expérimente des techniques, liées à une façon de comprendre son milieu, et que l’on pense adaptées à notre situation.

C’est pourquoi celles et ceux qui se lancent, sans chercher à comprendre, dans les idées véhiculées par les tenants de ce qu’ils appellent la permaculture, vivent ce temps comme les enfants vivent la période des maladies infantiles. C’est un passage (qui n’est pas obligé) entre l’apprenti sorcier de la nature, et l’adulte qui a acquis la connaissance subtile de la nature qui entoure son domaine.

Parce que le domaine que l’on cultive évolue, au fil des saisons, des ans, de la perception que l’on a de l’espace, l’idée même de culture permanente est une hérésie infantile… qui même au retour de la forêt primaire dans tout domaine « cultivé » dans l’esprit du « non-agir ».

Le Jardin du Non-Agir